Deux ans après la mort de Paul Auster, Siri Hustvedt publie Ghost Stories, un livre de souvenirs consacré à leur vie commune. Entre amour, deuil, littérature et transmission familiale, l’autrice américaine livre un texte pudique, vibrant et souvent lumineux sur quarante-trois ans passés auprès de l’un des grands écrivains contemporains.
Avec Ghost Stories, paru chez Gallimard dans la collection Hors Fiction, Siri Hustvedt ouvre une porte rare sur l’intimité d’un couple devenu presque mythique dans le monde littéraire. Deux ans après la mort de Paul Auster, l’écrivaine raconte non seulement l’homme qu’elle a aimé pendant quarante-trois ans, mais aussi ce que signifie continuer à vivre quand l’autre, celui avec qui l’on a partagé les jours, les idées, les livres et les silences, n’est plus là.
Le livre, traduit de l’anglais américain par Frédéric Joly, se présente comme un récit de souvenirs, mais il dépasse largement la simple évocation biographique. Siri Hustvedt y explore une zone à la fois intime et universelle : celle du deuil, de la mémoire, de la présence persistante des morts et de la façon dont l’écriture peut devenir un geste de survie. Dans le texte source publié par Benzine Magazine, la critique souligne la délicatesse de ce témoignage, sa pudeur, mais aussi son énergie. Car Ghost Stories n’est pas seulement un livre sur la perte : c’est aussi un livre habité par le rire, la tendresse et la vitalité d’un amour qui continue de circuler.
La phrase citée de Siri Hustvedt donne le ton : « Il y a quelque chose dans la mort qui, chez les auteurs, active la pulsion de l’écriture ». Après la disparition de sa mère, l’écrivaine avait publié Mères, pères et autres. Après celle de Paul Auster, elle reprend très vite la plume. Quelques jours seulement après l’enterrement de son mari, elle met de côté le roman en cours pour se consacrer à ces mémoires sur lui, sur elle, et surtout sur ce « nous » qui a structuré une grande partie de sa vie.
Dans l’univers des lettres, Siri Hustvedt et Paul Auster formaient un couple singulier : deux écrivains majeurs, deux voix distinctes, deux imaginaires puissants réunis dans une même vie. Le risque, avec une telle histoire, serait de figer le duo dans une icône culturelle. Ghost Stories semble au contraire prendre le chemin inverse : celui du détail, de la sensation, du souvenir mobile, du quotidien. L’autrice ne raconte pas un monument littéraire, mais un homme aimé, un père, un grand-père, un compagnon de conversation, un partenaire de vie.
Le livre revient sur quarante-trois ans de vie commune, une durée qui permet d’embrasser bien plus qu’une histoire d’amour. Il y a les débuts, les gestes fondateurs, les complicités intellectuelles, les échanges d’idées. Il y a aussi une famille : Sophie, la fille du couple, sa relation avec son père, l’affection de Paul Auster pour son gendre Spencer, les liens avec les sœurs de Siri Hustvedt. Le récit inclut également les zones douloureuses, notamment les difficultés et la tragédie ayant marqué la courte existence de Daniel, le fils que Paul Auster avait eu d’un premier mariage.
Cette dimension familiale donne au livre une épaisseur très humaine. Dans une époque où la vie des artistes est souvent réduite à des images publiques, à des interviews ou à des fragments médiatiques, Ghost Stories ramène le regard vers l’essentiel : l’intimité d’un foyer, la circulation de l’affection, la place des absents, la force des transmissions. Quelques mois avant la mort de Paul Auster, la naissance de Miles, l’enfant de Sophie, vient inscrire une nouvelle génération dans cette histoire. La mort et la naissance se répondent, sans grand effet dramatique, mais avec une puissance émotionnelle évidente.
L’un des aspects les plus fascinants de Ghost Stories tient à la manière dont le livre fait exister le couple comme une conversation. Siri Hustvedt et Paul Auster partagent la littérature, bien sûr, mais pas de manière fusionnelle ou indistincte. Le texte rappelle que chacun conserve son indépendance, ses obsessions, ses territoires. Paul Auster apparaît comme plus directement, plus « purement » littéraire, tandis que Siri Hustvedt se tourne aussi vers la philosophie et la psychologie.
Cette différence nourrit leur lien au lieu de l’effacer. Entre eux, les idées circulent, les livres résonnent, les regards se croisent. Ils ne sont pas présentés comme deux moitiés d’un même tout, mais comme deux présences fortes, autonomes, liées par un regard commun sur le monde. Cette nuance est essentielle : elle donne au témoignage sa profondeur et évite l’écueil du portrait sentimental simplifié.
Le livre évoque aussi leurs positions face à l’époque, notamment leur rejet du « proto-fascisme trumpiste », formule rapportée dans le texte source. Là encore, l’intime et le politique ne sont pas séparés. Un couple, surtout lorsqu’il dure plus de quatre décennies, ne partage pas seulement une maison ou une bibliothèque : il partage aussi des inquiétudes, des colères, des engagements, une façon de comprendre le monde qui change autour de lui.
Pour les lecteurs de Paul Auster, Ghost Stories offre donc une forme de prolongement. Non pas un commentaire universitaire sur son œuvre, mais une présence en creux, une approche par la vie, par l’amour, par les traces. Pour les lecteurs de Siri Hustvedt, le livre confirme une voix capable de penser l’émotion sans la réduire, de dire le corps, la mémoire, le trouble, le deuil avec une lucidité rare.
Au cœur du récit, il y a une question simple et immense : qu’est-ce que le deuil ? D’après l’analyse de Benzine Magazine, Siri Hustvedt le décrit comme une désorientation, un dérèglement du corps et de l’esprit. Après la mort de Paul Auster, le temps ne se déroule plus de manière linéaire. Il flotte. La perception vacille. Des hallucinations et des pertes de mémoire viennent troubler le rapport au réel.
Cette expérience ne relève pas de l’effet littéraire gratuit. Elle traduit ce que beaucoup vivent sans toujours pouvoir le formuler : la disparition d’un proche ne laisse pas seulement un vide affectif, elle modifie le monde. Les pièces, les odeurs, les objets, les routines deviennent des lieux de surgissement. Le mort n’est plus là, et pourtant il demeure. Le titre même, Ghost Stories, joue sur cette idée de présence fantomatique, non pas spectaculaire ou effrayante, mais intime, persistante, presque domestique.
Paul Auster aurait dit : « Je veux être un revenant ». Dans le livre, cette phrase prend une résonance particulière. Selon le récit rapporté, Siri Hustvedt a senti très concrètement sa présence quelques heures après ses funérailles. L’odeur de son tabac vient encore parfois la surprendre. Ces détails donnent au texte sa matière sensible. Ils permettent de comprendre que le deuil ne s’oppose pas à la présence : il l’organise autrement.
La structure du livre semble elle-même répondre à cette perte de repères. Loin d’un récit strictement chronologique, Ghost Stories adopte une forme déstructurée, faite d’approches multiples, d’époques différentes, de voix qui se mêlent. Les souvenirs de Siri Hustvedt dialoguent avec des extraits de correspondance, des échanges familiaux ou amicaux. Le livre devient ainsi un espace de montage, presque une chambre d’échos, où le passé revient par fragments.
Parmi les éléments les plus émouvants évoqués dans le texte source figurent les lettres écrites par Paul Auster à son petit-fils Miles. Se sachant condamné, l’écrivain adresse à l’enfant des mots destinés à traverser le temps. Il n’y en aura que sept, mais leur importance semble immense. Elles sont présentées comme de précieux témoignages d’une transmission tendre au sein d’une famille unie.
Cette dimension donne au livre une portée particulièrement touchante. Dans les récits de deuil, la question de ce qui reste est centrale : les livres, les souvenirs, les objets, les voix enregistrées parfois, les lettres surtout. Ici, l’écriture devient un lien entre celui qui part et celui qui commence sa vie. Paul Auster, écrivain jusqu’au bout, transmet par les mots. Il ne s’agit pas seulement d’un legs littéraire, mais d’un geste familial, intime, adressé.
Pour Siri Hustvedt, intégrer ces lettres au récit revient aussi à faire entendre une voix qui n’est plus physiquement présente. Le livre ne parle donc pas uniquement de Paul Auster : il le laisse, par moments, parler encore. C’est l’une des forces de ces mémoires, telles qu’elles sont décrites : ne pas enfermer le disparu dans le commentaire, mais préserver des traces de sa parole, de son humour, de sa tendresse.
Ce qui frappe dans la présentation de Ghost Stories, c’est l’insistance sur sa luminosité. Le sujet pourrait laisser attendre un texte sombre, entièrement dominé par l’affliction. Or Siri Hustvedt dit avoir voulu faire un livre joyeux, à l’image de Paul Auster, qui, à l’approche de la mort, n’avait rien perdu de sa drôlerie. Cette intention change tout.
Le chagrin est là, bien sûr. Le manque est sensible. Mais il n’engloutit pas tout. L’écrivaine le regarde, l’approche, le tient parfois à distance par l’écriture. Elle oppose à l’expérience subie du deuil l’action d’écrire, comme une façon de reprendre la main sur ce qui échappe. Le livre devient alors non seulement un hommage, mais un acte de résistance intime.
Cette approche explique sans doute pourquoi Ghost Stories peut toucher au-delà du cercle des lecteurs de Paul Auster et de Siri Hustvedt. Il parle d’un couple célèbre, oui, mais aussi de ce que chacun peut reconnaître : vivre avec quelqu’un, partager une histoire, affronter sa disparition, continuer à sentir sa présence dans les gestes du quotidien. La célébrité littéraire s’efface par moments derrière une vérité plus simple et plus universelle.
Dans l’actualité culturelle, certains livres attirent l’attention parce qu’ils dévoilent, expliquent ou promettent des révélations. Ghost Stories semble appartenir à une autre catégorie : celle des textes qui éclairent sans exposer, qui racontent sans trahir, qui partagent une intimité sans la transformer en spectacle. Pour un public habitué aux récits people parfois sensationnalistes, cette retenue a quelque chose de précieux.
Le livre bénéficie évidemment de l’aura de ses deux figures centrales. Paul Auster, dont les lecteurs continuent d’éprouver la présence à travers ses ouvrages. Siri Hustvedt, autrice reconnue, capable de mêler réflexion, mémoire, corps et émotion. Mais la force de Ghost Stories tient à ce qu’il ne repose pas seulement sur leur notoriété. Il s’appuie sur une écriture du lien, de la perte et de la continuité.
Publié le 14 mai 2026, ce volume de 418 pages, proposé au prix de 20 euros, s’annonce comme un texte majeur pour ceux qui suivent l’œuvre de Siri Hustvedt autant que pour ceux qui gardent une place particulière à Paul Auster dans leur bibliothèque personnelle. Il rappelle qu’un écrivain ne disparaît jamais tout à fait : il reste dans ses livres, dans les voix de ceux qui l’ont aimé, dans les lettres qu’il a laissées, dans les odeurs qui reviennent, dans les conversations qui se poursuivent autrement.
À travers Ghost Stories, Siri Hustvedt ne signe donc pas seulement un tombeau littéraire. Elle compose un livre de présence. Un texte où l’amour ne se raconte pas comme un souvenir figé, mais comme une force encore active. Entre elle et Paul Auster, écrit en substance la critique de Benzine Magazine, la conversation continue. C’est peut-être cela, finalement, le plus bouleversant : l’idée qu’un grand amour, lorsqu’il a été nourri de mots, de rires et de pensée, ne s’interrompt pas vraiment. Il change de forme.